Haut-lieu de la permaculture alpine, le domaine de la famille Holzer navigue à contre-courant depuis 60 ans. Il est célèbre pour ses étangs, ses polycultures en terrasses et ses vergers de pente. Et s’il faisait des émules en Suisse?
Des écharpes de brume s’accrochent aux pentes et aux sapins. Elles s’écoulent mollement sur le flanc sud du Schwarzenberg, laissant apparaître au gré des courants une douce mosaïque d’étangs, de vergers, de champs de céréales et de cultures maraîchères. Étagé entre 1100 et 1500 mètres d’altitude, un tel paysage déroute et fascine. Nous sommes dans la région de Salzburg Lungau en Autriche, et pas moins d’une quarantaine de visiteurs à fouler pour la première fois le domaine de la famille Holzer, dont la réputation attire paysans, jardiniers et étudiants du monde entier. Lancé par Sepp Holzer, permaculteur avant l’heure, le Krameterhof cultive depuis plus de soixante ans l’autarcie et la créativité.
Aujourd’hui, c’est son fils Joseph qui poursuit une agriculture hors norme et nous guide sur les 45 hectares de l’exploitation alpine. Petite grimpette pour rejoindre un premier groupe d’étangs. Il y en a sept dans le secteur, reliés les uns aux autres par de petits canaux. Certains sont dévolus à l’irrigation et l’élevage de carpes, sandres et brochets, tandis que d’autres, moins profonds, sont de véritables jardins aquatiques servant à la fois de pouponnière aux alevins et de zones d’épuration.
L’originalité comme salut
«Mon père a commencé à les creuser dès qu’il a repris la ferme familiale, à 19 ans. Contrairement aux autres paysans de la région, qui ont pour la plupart misé sur l’élevage bovin et la production laitière, il voulait perpétuer une agriculture diversifiée et autosuffisante, telle qu’elle a existé ici pendant des siècles. Mais pour en vivre correctement, il fallait produire des aliments originaux: il s’est donc lancé dans la pisciculture, a planté des milliers d’arbres fruitiers et développé la culture de champignons. Ses choix lui ont valu beaucoup d’ennuis (ndlr: administratifs, ainsi que des critiques), mais finalement il a réussi», explique Joseph Holzer, tout en relevant une nasse pleine d’écrevisses. Et de commenter: «Voyez ces crustacés, ils sont très pratiques; ils nourrissent mes poissons, mangent ceux qui sont malades et je peux aussi les déguster et les vendre à bon prix!»
D’autres animaux, plus conventionnels, participent bien sûr aux revenus du domaine. En chemin, nous croisons une dizaine de cochons noirs des Alpes, des poulets, des dindes et canards, des moutons ainsi qu’un petit troupeau de vaches allaitantes et cornues. Joseph et son épouse Regula élèvent également des chevaux des Franches-Montagnes, des ânes et des poneys. «Nos bêtes permettent de valoriser les terres difficiles à exploiter autrement, mais nous misons sur la diversité plutôt que sur la quantité. Comme elles ont des régimes différents, nous faisons des rotations afin de profiter des services rendus par chaque espèce, sans risque d’épuiser le sol. Les vaches sont nourries six mois par an, les chevaux trois. Le reste du temps, ils trouvent à manger dans les pâtures, lisières et bosquets.»
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